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INAUGURATION DES RUES Olga BANCIC et Joseph EPSTEIN

mardi 24 septembre 2024

Mesdames et Messieurs, En vos grades et qualités, Cher Georges DUFFAU-EPSTEIN, Madame la sénatrice Céline BRULIN, Monsieur le Président de l'Agglo Seine-Eure Bernard LEROY, Chers amis, chers enfants, Comme chacun peut facilement le deviner, une inauguration est une immense joie pour un maire et son conseil municipal. On ressent alors la satisfaction du travail achevé et le plaisir de voir ainsi sa ville s'embellir et s'accomplir. Mais il arrive aussi qu'une inauguration soit teintée de gravité et d'une émotion particulière. Ce sera le cas aujourd'hui avec la création des rues Olga BANCIC et Joseph EPSTEIN, du nom de ces deux résistants assassinés en 1944. Et ce d'autant plus que Monsieur Georges DUFFAU-EPSTEIN, fils de Joseph EPSTEIN, nous fait l'immense honneur d'être présent aujourd'hui à Alizay. A lui, comme à vous toutes et tous, je veux expliquer la chose suivante. Nous avons fait le choix à Alizay, depuis longtemps, d'honorer des figures importantes du combat pour la liberté. Voyez : - notre stade Angela DAVIS - notre école Jean FERRAT - notre médiathèque Andrée CHÉDID - notre place de la Résistance. Et puis il y a nos rues pour lesquelles on retrouve : - Nelson MANDELA, infatigable militant contre l'apartheid, prisonnier 27 années, prix Nobel de la Paix, qui deviendra finalement le premier Président noir de l'Afrique du Sud - Lucie et Raymond AUBRAC, couple de résistants exceptionnels rendu célèbre par le cinéma et l'évasion de son mari qu'organisa Lucie - Guy MÔQUET, ce jeune résistant communiste fusillé alors qu'il n'avait que 17 ans - Gabriel PÉRI, journaliste communiste fusillé en décembre 1941 au Mont-Valérien - Pierre SEMARD, cheminot et dirigeant communiste fusillé en 1942 à la prison d'Evreux - Ambroise CROIZAT, prisonnier dans un bagne en Algérie, il deviendra ministre du Travail à la Libération et fondateur de la Sécurité sociale - Elsa TRIOLET, l'écrivaine et résistante - ou encore Paul ELUARD, le poète de la Résistance qui écrivait en 1942 : "Sur mes refuges détruits Sur mes phares écroulés Sur les murs de mon ennui J’écris ton nom…Liberté". Oh oui, "Liberté, liberté chérie, combats avec tes défenseurs !" comme il est dit dans la Marseillaise. Nous avons tous été marqués par l'entrée au Panthéon, des résistants Mélinée et Missak MANOUCHIAN - et de tous leurs camarades - le 21 février dernier. J'ai eu la chance d'assister personnellement à cet événement et ne vous cache pas en être ressorti particulièrement touché, ému, comme rattrapé par cette histoire. Par notre histoire. Alors quand l'occasion nous a été donnée d'inaugurer deux nouvelles rues, et donc d'en choisir les appellations, c'est avec la volonté de prolonger cette inscription dans l'espace public et de témoigner ainsi notre reconnaissance que se sont imposés les noms d'Olga BANCIC et Joseph EPSTEIN. Laissez-moi vous dire pourquoi, même s'il est toujours très délicat, voire impossible, de résumer en quelques phrases des existences si denses et si intenses. Olga BANCIC est née en 1912 dans une famille juive de l'actuelle Moldavie qu'elle a quittée pour la Roumanie à 6 ans. A 12 ans, elle était déjà dans le monde du travail où elle connaît très tôt la grève, la répression, la prison. Mariée très jeune à Jacob SALOMON, engagée en politique et dans le syndicalisme, il lui faut finalement fuir les nombreuses menaces et se réfugier en France où naîtra leur fille Dolorès qu'elle confiera à une famille française au moment de s'engager dans la résistance au sein des FTP-MOI, les Francs-Tireurs et Partisans - Main-d'œuvre Immigrée. Là, dans la clandestinité, Olga BANCIC travaille à la préparation de bombes et d'explosifs mais aussi au transport d'armes, avant et après les attaques contre les soldats allemands qui occupent alors la France. Malheureusement, elle est arrêtée avec d'autres résistants en novembre 1943, emprisonnée, battue et atrocement torturée. Condamnée à mort, elle est transférée en Allemagne, dans une prison de Stuttgart, où elle est assassinée le 10 mai 1944, décapitée le jour de son anniversaire. Olga BANCIC avait 32 ans. Honorer la mémoire d'Olga BANCIC, c'est aussi mettre en lumière le rôle considérable des femmes dans la résistance, elles qui furent si nombreuses à risquer leur vie à une époque où le droit de vote ne leur avait même pas encore été accordé. Germaine TILLION, Lucie AUBRAC, Geneviève DE GAULLE-ANTHONIOZ, Joséphine BAKER : trop peu de noms féminins sont sortis de l'ombre. Voilà pourquoi, à notre modeste niveau, nous souhaitons y contribuer. Tout comme Olga BANCIC, Joseph EPSTEIN est né à l'étranger, en Pologne, en 1911. Lui aussi a grandi dans une famille juive et va, dans sa jeunesse, s'intéresser aux questions de justice sociale et s'engager au sein du parti communiste. Et là encore, son militantisme lui vaudra arrestation, prison et finalement, départ pour la France où il va rencontrer sa future femme, Paula. Là, chacun pourra poursuivre ses études. Mais, à l'été 1936 - alors que le fasciste MUSSOLINI dirige l'Italie depuis près de 14 ans et que HITLER est au pouvoir en Allemagne depuis plus de 3 ans - éclate la guerre d'Espagne où les Républicains doivent faire face au coup d'état du général FRANCO. Ils recevront le soutien de dizaines de milliers de volontaires antifascistes venus d'un peu partout, parmi lesquels Jacob SALOMON, le mari d'Olga BANCIC, mais aussi Joseph EPSTEIN parti sur place parmi les tout premiers combattants étrangers. Il en reviendra sérieusement blessé, ce qui ne l'empêchera pas, une fois rétabli, de retourner au combat. Lui le premier parti sur le front, sera aussi de ceux qui resteront jusqu'au bout. De retour en France, Joseph est interné comme tant de Républicains espagnols, puis, libéré. Il choisit de s'engager dans la Légion étrangère dès que la 2nde Guerre mondiale éclate. Fait prisonnier, envoyé dans un camp en Allemagne, il s'évade rapidement et parvient, non sans mal, et après maintes péripéties, à retrouver Paula à la toute fin de l'année 1940. Je m'interromps ici dans le récit pour demander à chacun d'imaginer ce qu'ont pu être ces jours, ces semaines, ces mois d'attente pour tant de familles terrorisées et de couples séparés par la guerre quand n'existaient ni téléphones portables, ni SMS, ni courriels ni boucles Whatsapp ! Que d'heures d'angoisses, d'attente, d'espoirs entrecoupées d'une soudaine rumeur ou d'une mauvaise nouvelle. Imaginez, alors, dans de telles conditions, ce que furent les arrestations, les rafles, les convois, la déportation, la vie dans les camps, et au bout, pour 6 millions de juifs, la mort par balle ou dans les fours crématoires. Mais revenons pour l'heure à ces retrouvailles entre Paula et Joseph à Noël en 1940, car au milieu de l'horreur ils ont eu droit à leur part de bonheur quand, quelques mois plus tard, Paula donna naissance à Georges, en novembre 1941. Pour autant, Joseph est entré en résistance pour récupérer des armes, enseigner comment s'en servir et participer aux sabotages. Repéré par ses supérieurs, Joseph EPSTEIN est nommé au début de l'année 1943 responsable des Francs-Tireurs et Partisans de la région parisienne, un réseau créé par le Parti communiste français. Lui qui a si souvent joué avec les fausses identités devient désormais "Colonel GILLES". C'est aussi le moment où Paula et Georges doivent être mis à l'abri à la campagne, dans l'Yonne où Joseph, en prenant mille précautions, se rend parfois en car ce qui lui vaudra le surnom de "papa-car". La "mise à l'abri" ce sera aussi, par quelques subterfuges administratifs, de réussir à obtenir la nationalité française pour Paula et leur fils. En effet, Joseph sait très bien que son engagement l'expose terriblement. D'autant plus que son rôle au sein des FTP-MOI est crucial. Car aux vertus du combattant s'ajoutent des qualités de stratège, de tacticien, de chef militaire. On imagine alors combien l'occupant allemand et les collaborateurs de Vichy peuvent vouloir trouver qui se cache derrière des attaques désormais redoutées. Car les FTP-MOI n'hésitent pas à s'en prendre à l'ennemi, à l'attaquer directement avec pistolets et grenades. En 1943, on comptabilise ainsi plus de 90 attaques en 6 mois, soit le rythme incroyable d'une attaque tous les deux jours. Malheureusement, tout comme Olga BANCIC, Joseph EPSTEIN est arrêté par la police française en novembre 1943, à Evry, en même temps que Missak MANOUCHIAN. On sait qu'il va être incarcéré, blessé, torturé pendant des mois, parvenant à ne rien avouer à ses bourreaux enragés qui ignorèrent jusqu'au bout sa véritable identité. Et là encore, tout comme Olga, Joseph ne sera pas exécuté en même temps que les 23 du groupe MANOUCHIAN – vous savez, ces jeunes résistants espagnol, hongrois, polonais, italiens, arméniens, souvent juifs et communistes - qui ont osé affronter l’occupant allemand mais furent traqués sans relâche par les brigades spéciales de la police de Pétain jusqu’à leur arrestation, avant d’être exécutés le 21 février 1944, près de Paris, au Mont-Valérien. Vous les connaissez désormais ceux que les nazis mirent sur l'Affiche rouge pour effrayer la population mais qui montra au contraire aux Français le courage de tous ces étrangers combattant pour la France. Comme l'a écrit Louis ARAGON et chanté Léo FERRÉ : "Vous n'avez réclamé la gloire, ni les larmes Ni l'orgue, ni la prière aux agonisants Vous vous étiez servis simplement de vos armes La mort n'éblouit pas les yeux des Partisans" Joseph est fusillé plus tard, le 11 avril, lui aussi au Mont-Valérien, cette forteresse militaire où furent assassinés plus d'un millier de combattants, aux deux tiers communistes. Même si cette histoire fut difficile à admettre, ce sont bien des policiers français qui traquèrent ainsi des résistants étrangers voulant libérer la France de l'occupant nazi. Comme tant d'autres de leurs camarades condamnés à mort, Olga BANCIC, Missak MANOUCHIAN et Joseph EPSTEIN ont laissé derrière eux une dernière lettre. Olga à sa fille Dolorès, Missak à sa femme Mélinée, Joseph à sa femme Paula et son fils Georges. A leur lecture, on est aussitôt frappés par quelques similitudes qui en disent long sur la profondeur et la force de leur engagement. Tout d'abord l'incroyable lucidité dont chacun fait preuve face à l'échéance fatale qui l'attend. "C'est ma dernière lettre" dit Olga, "demain je ne serai plus". "Dans quelques heures, je ne serai plus de ce monde" écrit Missak. "A 15 heures, je tomberai fusillé", annonce Joseph. Mais aucun ne doute ou ne regrette. "Je meurs la conscience tranquille" explique Olga. "A deux doigts de la victoire", pressent Missak qui précise avoir "le courage et la sérénité d'un homme qui a la conscience bien tranquille" quand Joseph, lui, assure rester "fidèle jusqu'au dernier souffle à son idéal". A l'heure où rôde la mort, ils font encore preuve tous les trois d'optimisme et d'espoir. C'est Olga qui rassure sa fille : "Demain tu auras une vie et un avenir plus heureux que ta mère. Tu n'auras plus à souffrir". C'est Missak qui souhaite "bonheur à ceux qui vont nous survivre et goûter la douceur de la Liberté et de la Paix de demain" persuadé que "tous les peuples vivront en paix et en fraternité après la guerre". C'est Joseph qui, face au peloton d'exécution, assure à sa femme et son fils qu'il "pensera à eux, à leur bonheur, à leur avenir". Joseph encore qui dit à son fils être prêt à "tomber pour son bonheur et celui de tous les enfants et de toutes les mamans", lui souhaitant, telle Olga à sa fille, d'être "heureux dans un monde meilleur, plus humain". Ces lettres nous bouleversent par leur force, leur puissance, leur humanité. Comme le dira plus tard Mélinée MANOUCHIAN, il s'agissait alors de "se donner entièrement à l'humanité souffrante". Et nous, 80 ans plus tard, que sommes-nous prêts à donner ? Comment agissons-nous face à ceux qui souffrent ? Doit-on les rejeter ou tendre une main secourable ? A l'heure où l'exclusion, la haine et le rejet de l'autre ont repris une dimension fort inquiétante, où sont nos promesses de Liberté, d'Egalité et de Fraternité ? Sommes-nous bien à la hauteur du combat et du sacrifice de ces femmes et de ces hommes qui semblaient avoir peur d'une seule chose : qu'on les oublie, eux et leur juste combat. Missak écrit "Je suis sûr que le peuple français et tous les combattants de la Liberté sauront honorer notre mémoire dignement". Joseph, forcément de façon plus intime, demande à Paula qu'elle parle souvent de lui à leur fils et qu'ensemble, ils pensent de temps en temps un peu à lui pour qu'ils n'oublient pas leur "papa-car". Une requête réitérée dans sa poignante lettre à Georges auquel il demande de lui "garder un tout petit coin dans son cœur, mais rien qu'à lui". Et si on en faisait de même ? Et si nous aussi nous gardions "un petit coin dans notre cœur" pour ces magnifiques amoureux de la vie ? Pour sa part, la commune d'Alizay - village solidaire - continuera à inscrire dans le quotidien et la mémoire de ses habitants les noms de celles et ceux qui ont tant contribué à notre liberté. Bientôt, les 4 hectares de jachère situés en plein cœur de notre village vont être entièrement aménagés pour y installer une résidence pour personnes âgées, le cabinet de notre kinésithérapeute, un verger, du maraîchage, une aire de jeux et des espaces de détente. Oui, un bien bel endroit pour passer des "jours heureux". Ce projet central de notre mandat actuel donnera donc naissance à tout un quartier qui portera les noms de Mélinée et Missak MANOUCHIAN et où j'aurai, avec toute l'équipe municipale, grand plaisir à vous accueillir. Je vous remercie.

Discours de Monsieur Arnaud LEVITRE, Maire d'Alizay, Conseiller départemental de l'Eure