Discours de solidarité avec l'Ukraine
Départ d'un convoi organisé par des habitants d'Alizay
samedi 5 mars 2022 - Alizay
Mesdames, Messieurs, Mes chers amis, C'est avec une grande tristesse et une extrême gravité que je prends la parole aujourd'hui devant vous. Avec inquiétude aussi. Qui aurait pu imaginer, il y a seulement quelques jours, que nous allions nous retrouver ainsi, un samedi midi, devant le monument de la Paix ? Une paix d'un seul coup fragilisée, menacée. Une paix mise en danger par l'attaque invraisemblable de la Russie contre l'Ukraine. Nous voici debout au milieu d'un lac gelé dont la glace s'est craquelée sous nos pieds. Chaque mot doit être pesé, chaque geste calculé. Pour rejoindre la rive, nous opposerons la raison à la folie, notre sang-froid à la provocation, la diplomatie aux agressions, notre lucidité à l'aveuglement. Car, parmi toutes les violences de la guerre, il y a toujours celle de sa soudaineté. L'agression subie par les Ukrainiens tétanise d'abord victimes et témoins. Elle les pétrifie en même temps qu'elle les meurtrit, physiquement et moralement. Autrefois, on suivait les conflits dans les journaux, puis ce fut, plus tard, à la télé ou la radio. Aujourd'hui, ces images de guerre arrivent sur nos smartphones, entrent dans nos maisons, frappent nos enfants, nous explosent à la figure. Et pourtant, ce ne sont que des images quand pour d'autres, à Kiev, Kharkiv ou Kherson, ce sont des bombes véritables qui éclatent. Si chacun avait bien conscience de la menace que représentait le régime dictatorial de Vladimir Poutine, nul n'imaginait qu'on en arrive à pareille situation. Bien sûr, il y avait déjà eu plusieurs alertes, dont l'annexion de la Crimée en 2014. On savait qu'un débordement était toujours possible, on ignorait que ce soit un jour probable. Or, nous y sommes. Nous voici témoins d'une guerre en Europe. Certes, ce n'est pas la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale. Nous avons encore en mémoire les atrocités commises il y a 30 ans lors de la guerre en Yougoslavie. Mais c'était une guerre civile. Là, la 2e puissance militaire mondiale attaque une jeune démocratie. Là, un membre permanent du Conseil de sécurité des Nations Unies - dont la responsabilité principale et le maintien de la paix et de la sécurité internationales - attaque un pays candidat à l'entrée dans l'Union européenne. C'est inouï et inédit. Je ne me lancerai pas ici dans une périlleuse analyse géopolitique cherchant vainement à déterminer l'origine exacte de ce conflit. Restons-en à des principes simples qui font tenir debout nos démocraties : un pays souverain, démocratique et pacifique n'a pas à être envahi par un autre. Une population n'a pas à vivre dans la terreur. Notre continent n'a pas à être ainsi sous la menace permanente d'une attaque ou d'un accident nucléaire. Je veux donc que nos pensées aillent d'abord à ces enfants, ces femmes et ces hommes soudain exposés aux tirs et aux bombes. Je pense à toutes ces familles qui empruntent les chemins de l'exil comme le firent - juste après les Espagnols et avant tellement d'autres peuples - tant de Français. En 1940, mères, enfants et personnes âgées furent jetés sur les routes pour échapper à l'avancée de l'ennemi. Le drame que vit aujourd'hui le peuple ukrainien fut hier le nôtre. Cette histoire nous parle et nous dit à l'oreille que nous avons un rôle à jouer. A l'échelle internationale bien sûr. Les instances de l'ONU et de l'Union européenne doivent contraindre la Russie à rester à la table des négociations pour lui arracher un cessez-le-feu, préalable à tout pourparlers. Cela se fera en articulant subtilement des sanctions bien proportionnées vis-à-vis de l'agresseur et la capacité de toutes les diplomaties à faire entendre raison à celui qui a choisi la déraison. L'action doit aussi se mener à l'échelle de la France. Même si elle n'a pas toujours su le faire pour des réfugiés venant d'autres pays en guerre, notre nation s'engage désormais à assurer la protection aux Ukrainiens qui fuient les bombes. Ce devoir d'accueil, notre pays y contribuera avec les autres nations concernées. La France renoue ainsi avec sa tradition d'asile pour celui ou celle qui voit brutalement toute sa vie tenir dans une simple valise. Enfin, nul n'est condamné à l'impuissance. Chacune de nos villes, chacun de nos villages peut contribuer à l'effort humanitaire nécessaire. Ça peut être par l'envoi d'argent aux Organisations Non Gouvernementales, actives sur le terrain. Mais ça peut être aussi - comme nous le voyons ici même - par la collecte de produits de première nécessité. Nous soutenons donc pleinement l'initiative courageuse prise par notre famille alizéenne. Dominique, Valérie et Louis, dès demain, vous partirez vers la Pologne pour approcher la frontière ukrainienne, non seulement pour apporter la collecte organisée sur Alizay, mais aussi pour revenir en France avec une famille de réfugiés auquel sera ainsi offert le droit d'asile. Merci infiniment Valérie, Dominique et Louis de nous permettre d'être associés à ce formidable élan de générosité. Quand on fait le bien, on se sent meilleur, quand on crée du lien, on se sent plus fort. Mes chers amis, gardons espoir ! Le pire n'est jamais sûr. Il fallait y croire en février 1916 quand s'abattait le déluge de feu lors de la bataille de Verdun. Y croire encore quand tout semblait perdu en juin 1940. Y croire toujours en juillet1942 quand démarra la bataille de Stalingrad qui fit mettre un genou à terre à la barbarie nazie. Oui, Stalingrad. Car les Russes furent d'immenses acteurs de la victoire des Alliés en 1945. Un peuple qui, tout en déplorant près de 27 millions de victimes, contribua à nous offrir la paix. Une paix que son dirigeant menace désormais. Vous savez, les optimistes sont des gens redoutables car ils avancent toujours armés de l'espoir. Rien n'est écrit, tout est possible. Mercredi dernier, à New York, l’assemblée générale des Nations unies a adopté une résolution condamnant l'agression contre l’Ukraine. Sur 193 pays, cinq seulement se sont montrés solidaires de Poutine. Celui que l'extrême-droite française encensait il y a peu se retrouve comme jamais isolé sur la scène internationale. Son peuple lui-même ne semble pas lui offrir un grand soutien comme l'attestent les nombreuses manifestations pacifiques qu'il réprime comme toujours depuis 20 ans. Il est l'heure, chers Valérie, Dominique et Louis, de vous souhaiter bonne route. Nous vous laissons être les convoyeurs de notre collecte, mais aussi les messagers de notre volonté de justice, de paix et de fraternité. Espérons, d'ici votre retour, que la désescalade sera engagée. N'oubliez jamais, malgré le fracas des explosions : "Dans la nuit, la liberté nous écoute". Et nous avons encore tellement de belles histoires à lui raconter !
