Commémoration du 19 mars 1962
Fédération Nationale des Anciens Combattants en Algérie, Maroc et Tunisie
dimanche 19 mars 2023
Chers Collègues, Monsieur le Président, Messieurs les porte-drapeaux, Mesdames et Messieurs, Permettez-moi, avant tout, de vous remercier d'être ici présents pour assister à la journée nationale du souvenir et de recueillement à la mémoire des victimes civiles et militaires de la guerre d’Algérie et des combats en Tunisie et au Maroc. Vous le savez, cette date du 19 mars correspond au jour anniversaire du cessez-le-feu de la guerre en Algérie en 1962. Cette journée permet aussi de commémorer les accords d'Évian signés la veille, le 18 mars 1962. L’occasion nous est ainsi offerte de conserver vivace et vivante la mémoire de toutes celles et tous ceux qui sont tombés, emportés dans un conflit parmi les plus sombres de notre histoire nationale. Nous arrivons désormais au 61ᵉ anniversaire de la fin de cette guerre, un conflit débuté il y a désormais plus de 68 ans ! Je signale ces années qui passent car elles attestent de la difficulté qu'il y a, et qu'il y aura, à assurer le nécessaire devoir de mémoire. Qu'en sera-t-il quand les derniers témoins directs ne seront plus là ? Quels souvenirs prendront alors place ? Que comprendront nos descendants à tous ces événements ? Il faut bien le dire, ce qui semblait si lointain pour ceux de ma génération est redevenu étrangement contemporain. Certes, d'autres conflits ont éclaté tout au long de ces 60 dernières années, entraînant parfois l'intervention des troupes françaises comme lors de la Guerre du Golfe ou plus récemment au Mali. Il est également arrivé que le théâtre des combats ne soit plus très loin de notre territoire quand quelques centaines de kilomètres seulement séparaient notre frontière de la guerre en Yougoslavie. Or, les atrocités de la guerre ont resurgi dans notre quotidien depuis l'invasion de l'Ukraine par la Russie le 24 février 2022. Une violation du droit international d'autant plus intolérable qu'elle prend des allures fratricides. Forcément, si comparaison n'est pas raison, voilà qui vient faire écho à notre propre histoire, notamment celle de la colonisation. Cette période nous effraie par tout le mal qu'elle a pu nous faire, mais aussi par tout le mal qu'elle nous a fait faire. Avec le recul, il est devenu de plus en plus incompréhensible que l'emprise d'un pays sur un autre ait pu être voulue, admise, organisée pendant plus de 130 années. Et comme si une telle situation ne suffisait pas, il a fallu y ajouter l'échec patent de la décolonisation. Ainsi, à la sortie de la 2de Guerre mondiale, la France est-elle passée du statut de pays occupé à celui d'occupant, de pays agressé à pays agresseur. Bien sûr, les Français qui vivaient là-bas, plus encore quand ils y étaient nés, ne voyaient pas les choses ainsi, eux si attachés à ce pays. Mais la colère qui allait monter jusqu'à l'explosion allait faire apparaître un tout autre ressenti. Tout juste débarrassé des dernières poches allemandes encore présentes en 1945 sur son territoire, notre pays était à nouveau en guerre dans une inversion des rôles aujourd'hui encore douloureuse à notre souvenir. Ce fut d'abord dans la terrible Guerre d'Indochine de 1946 à 1954. Or, à peine se terminait ce conflit à l'été 54 qu'éclatait déjà - à la Toussaint de la même année - une autre guerre qui allait, elle aussi, durer 8 ans. Pour cela, non seulement l'armée fut mobilisée, mais plus encore toute une jeunesse. On parle ici d'1,5 million d'appelés du contingent dont beaucoup n'avaient jamais franchi les frontières nationales, jamais pris un train et encore moins le bateau pour traverser la Méditerranée. C'est le sacrifice de cette jeunesse qui, le temps passant, nous trouble et nous désole. 25.000 soldats français ont perdu la vie dans ce conflit. Mais la guerre qui fut menée là-bas fut épouvantable aussi pour les Algériens dont on estime à au moins 250.000 les pertes humaines, notamment civiles. Terrible guerre avec ses enlèvements, ses assassinats ciblés, ses attentats, ses tortures, ses exécutions sommaires, ses combats, ses guet-apens, ses règlements de compte. Nous savons bien que de part et d'autres, des atrocités furent commises. Mais avec la distance qu'offre le temps, on voit désormais quel était le sens de l'Histoire et quel allait être la leçon pour l'avenir : l'auto-détermination des peuples ne peut être légitimement entravée. [Vous m'excuserez de glisser ici un mot rapide sur l'actualité. Je ne peux pas venir m'exprimer devant vous ce 19 mars comme s'il ne se passait rien en France ! Voilà 3 jours, pour imposer une réforme que rejettent pratiquement tous ceux auxquels elle devrait s'appliquer, le Gouvernement a fait le choix de se passer du vote des représentants du peuple. Voyez aussitôt comme cette façon de faire, contraire à la volonté populaire, sème le désordre et le chaos. Voyez les tensions quand la volonté du peuple n'est pas respectée ! La démocratie, la souveraineté, l'égalité, ce ne sont pas des mots creux mais des principes fondateurs auxquels il est dangereux de s'opposer.] Pour en revenir à ce qu'il advient des pays d'où la France dut partir, on a pu voir, par la suite, qu'il ne suffisait pas d'être débarrassé de l'occupant pour goûter au bonheur de la liberté. Le Vietnam, le Laos et le Cambodge connurent d'autres guerres. La Tunisie, après parfois de belles années d'embellies, plonge à nouveau dans une situation très inquiétante. Le Maroc, si proche et si familier, semble parfois si lointain avec sa monarchie autoritaire où les libertés ont certes progressé, mais sans que soient levés tous les tabous. Quant à l'Algérie, sous la férule du FLN, elle a connu la dureté d'un régime militaire et les années de plomb d'une guerre civile qui fit presque autant de morts que la guerre de libération. Même si la révolte populaire a permis d'empêcher la réélection de Bouteflika en 2019, la répression est redevenue l'ordinaire des Algériens… Voilà donc beaucoup de raisons qui expliquent qu'il soit toujours si compliqué de rétablir des relations apaisées. Et pourtant… Voyez l'Allemagne contre laquelle nous fumes opposés lors des deux Guerres mondiales ! Désormais nous avons la même monnaie, des frontières quasi inexistantes, des jumelages, un apprentissage mutuel de la langue. Nos deux pays sont le moteur de l'économie européenne. Nous partageons la chaîne Arte. Chaque été, nos hôtels, campings, plages et restaurants accueillent des touristes allemands. Qui aurait pu penser une telle chose possible il y a 80 ans ? Quand cela sera-t-il enfin possible avec l'Algérie ? Pour cela, voyons aussi comme nos pays sont liés, sans doute plus qu'ils ne veulent l'admettre. C'est vrai pour de nombreuses familles françaises. C'est vrai pour de nouveaux couples qui se forment et auront ces deux histoires à transmettre. C'est vrai encore de nos relations politiques, diplomatiques, économiques, sportives, de nos échanges artistiques. Tous ces liens qui se tissent chaque jour aideront à ce qu'enfin l'évidence de notre proximité et de nos complémentarités soit admise de chaque côté. Je vous l'ai dit l'an dernier : "des erreurs du passé, nous ne pouvons rien changer. Des barbaries commises, nous ne pouvons rien effacer. Mais notre vision du présent ne doit pas être nourrie par la haine d’hier." Monsieur le Président, mes chers collègues, Mesdames et Messieurs, notre présent doit sans cesse puiser dans ce qui fait la spécificité de la France, cette subtile articulation entre Liberté, Egalité et Fraternité, à laquelle je me permets d'ajouter la Laïcité qui permet à chacun d'exercer sa liberté de conscience et de croyance. Tout cela paraît bien compliqué et puis, le jour viendra, où ce sera l'évidence. Telle doit être notre ambition, notre horizon, pour un monde de fraternité et de réconciliation. Je vous remercie de votre attention.
